Le peintre dévorant la femme – Kamel Daoud – Editions Stock

Le peintre dévorant la femme – Kamel Daoud – Editions Stock

En  2017, Kamel Daoud s’est vu proposer d’inaugurer une nouvelle collection chez Stock, « Ma Nuit au Musée », dirigée par Alina Gurdiel. Une nuit d’octobre dans le Musée Picasso, rue de Thorigny à Paris, exposition « 1932, Année érotique ».
Kamel Daoud en a tiré ce livre (couverture sombre, constellée) dont la texture invite au toucher : à la fois lecture nocturne, solitaire et attentive des oeuvres du Maître Picasso et de son rapport cannibale aux femmes, réflexion philosophique, sur l’art, la religion, le sexe, le désir, et sans doute aussi terreau d’une fiction : «(…)A force, j’ai fini par y imaginer l’amorce d’un récit possible : un jihadiste venu de Syrie ou de Tombouctou ou d’Alger ou de la banlieue parisienne, chargé de blesser l’Occident au coeur de son coeur : ses collections d’art. (…)»
L’ouvrage surprend par sa profondeur et son acuité. K. Daoud confronte l’Occident des corps et du désir omniprésents, aux affres de l’intégrisme paroxystique, tendu vers la promesse de l’orgasme éternel et des houris, et pour ce faire, déploie une langue subtile et limpide : rarement ces derniers mois j’aurai noté ou souligné autant de passages d’une telle expression et d’une telle clairvoyance érudite.
Dans la nuit, les corridors du musée  s’enchainent qui regorgent des portraits de Marie-Thérèse Walter, la maîtresse puis compagne, transfigurée et érotisée par le génie du peintre, tandis que rôde l’ombre d’Abdellah, drapé dans sa foi, personnage possible, perméable sinon révulsé. La curiosité s’avère chez Kamel Daoud un attention rigoureuse pour l’altérité, quand lui revient parfois la mémoire d’errances solitaires, dans d’autres temples : s’attarder à ce chapitre « Le ciel est une pierre qui ne retombe pas » où sa lecture de la statuaire de la basilique de Fourvière à Lyon, en miroir de la symbolique des mosquées les plus élancées vient boucler sur les ravages de Palmyre : « Chez nous, la mosquée, la plus bénie, doit avoir la consistance d’un campement de toile (…) ».
Daoud digresse avec pertinence, et se livre comme peu le font, sans fard ni concession, les yeux grand’ouverts sur les fractures de notre temps : «(…) La peinture ou l’art sont la déclamation de l’intime, une exposition dit-on à juste titre. Quand cette intimité est refusée, tout l’art est déclassé vers le vice ou la solitude. »
Quelques clics sur la toile suffisent pour se remémorer quelle adversité pèse sur Kamel Daoud, et pour se dire que l’image des modèles de Picasso photographiés dans les années 30, peaux aux hâles d’airain, rejoint ici la question du prix de la peau d’un homme. Et si l’on ressent une urgence dans la langue de Kamel Daoud, c’est une injonction à suspendre le temps et à prendre le cours d’une autre lecture du monde. Presqu’un oxymore.

« Le Peintre dévorant la Femme » : au final, un essai nocturne et lumineux.

« Je suis un “Arabe” invité à passer une nuit dans le musée Picasso à Paris, un octobre au ciel mauvais pour le Méditerranéen que je suis. Une nuit, seul, en enfant gâté mais en témoin d’une confrontation possible, désirée, concoctée. J’appréhendais l’ennui cependant, ou l’impuissance.
Pour comprendre Picasso, il faut être un enfant du vers, pas du verset. Venir de cette culture-là, sous la pierre de ce palais du sel, dans ce musée, pas d’une autre. Pourtant la nuit fut pleine de révélations : sur le meurtre qui peut être au coeur de l’amour, sur ce cannibalisme passionné auquel l’orgasme sursoit, sur les miens face à l’image et le temps, sur l’attentat absolu, sur Picasso et son désespoir érotique. »

  • Broché: 140 pages
  • Editeur : Stock (3 octobre 2018)
  • Langue : Français
  • ISBN-13: 9782234083738
  • Prix : 19.40

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