Relire Julien Gracq

Relire Julien Gracq

Relire Julien Gracq
Un voyage vers le nord, en trois bonds aéronautiques, m’avait fait emporter trois livres, choisis selon une règle d’élégance désuète : un livre neuf, un vieux livre, un livre emprunté. Au bout de 90 minutes de vol, le livre « neuf » (c’était une parution attendue à l’automne suivant, un auteur contemporain et notoire, un succès élaboré et prévisible) m’est tombé des mains, et a sans doute fait le bonheur -justifié, après tout- d’un passager du vol suivant, ou d’un agent de nettoyage, tandis que je me délectais à travers le hublot de voir monter vers nous un littoral scandinave d’ïlots mats posés sur une mer tavelée de l’éclat d’un soleil froid. Quelques lettres de la petite « Correspondance Jean Dubuffet-Claude SImon », Editions de l’Echoppe, prêté par une âme charitable, me rappellèrent, devant un café à l’escale, combien, en art comme en littérature, on s’élève au prix d’une exigence certaine. Et parfois, paradoxalement, l’élévation requiert un pas de côté, et la relecture du « Rivage des Syrtes » de Julien Gracq, s’est imposée, au fil des fjords.
Le farouche arpenteur de son pays d’Anjou, (relire « Les Eaux étroites ») passionné de thalwegs et de crêtes, ne répond plus aux normes de l’époque. Il est lent, déploie un registre de vocabulaire trop précieux pour se revendiquer contemporain et conjugue comme bien peu savent encore conjuguer. Cependant, plus que des « romans de l’attente », les livres de Gracq sont des randonnées sur le glacis avant la bataille, de minutieuses expositions des lieux et des causes. Bien plus encore, en avançant dans le récit, le lecteur se laisse convertir à l’idée que l’enjeu n’est plus de dévoiler l’issue, mais de tisser, au moyen d’une langue qui scintille et confine parfois au merveilleux, des univers, des situations dont le vraisemblable (pourtant certain dans « Un Balcon en Forêt », récit de la drôle de guerre vécue en 1939 par l’auteur dans un fortin des Ardennes) importe bien moins que sublimer chacun des pas accomplis vers le chaos et les inscrire dans la ronde de la littérature intemporelle. Rare, à redécouvrir.

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