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NOEUDS DE VIE

NOEUDS DE VIE

GRACQ

Paru le

07/01/2021

Fiche technique

ean :
9782714312495
Editeur :
CORTI
Collection :
DOMAINE FRANCAI
Poids :
182 g
18,00 €
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Description

En 1980, au moment de la parution de En lisant en écrivant, Angelo Rinaldi, dans « L'express », souligna que Julien Gracq figurait parmi les contrebandiers habiles à faire passer les « frontières séparant les époques ». Plus de 40 ans après, ce constat reste d'actualité, comme si le temps avait eu peu de prise sur ses fragments, toujours devant nous.Ce qui est frappant avec les textes inédits rassemblés ici, par Bernhild Boie, son éditrice en Pléiade, c'est qu'il est aussi étonnant dans le grand angle (ses centres d'intérêt sont aussi bien historiques que géographiques) que dans le plan rapproché (tous ses textes sur des paysages ou des événements) ou le gros plan (certains textes sur des écrivains, des villes ou des phénomènes littéraires)Gracq est un observateur pénétrant, sensible, perspicace. Aucune nostalgie ou lamentation dans cette vision du monde. Avec une liberté de ton et de regard inimitables, il nous invite à revoir à neuf nos propres jugements sur l'histoire, les écrivains, les paysages, l'accélération du temps, la détérioration de la nature, le passage des saisons, les jardins potagers, la vieillesse, le bonheur de flâner comme celui de lireCette lucidité sereine donne d'ailleurs à certains fragments une allure prophétique(...) la Terre a perdu sa solidité et son assise, cette colline, aujourd'hui, on peut la raser à volonté, ce fleuve l'assécher, ces nuages les dissoudre. Le moment approche où l'homme n'aura plus sérieusement en face de lui que lui-même, et plus qu'un monde entièrement refait de sa main à son idée - et je doute qu'à ce moment il puisse se reposer pour jouir de son oeuvre, et juger que cette oeuvre était bonne.

L'avis de la librairie



Venant s’inscrire avec une grande justesse aux marges de l’oeuvre de Julien Gracq,  romancier rare, réputé austère, disparu en 2007, ce recueil de notes rythmé en quatre thèmes, vient à nouveau éclairer comme par transparence  sa traversée du monde des lettres « en arpenteur intransigeant »,  dans le prolongement des « Lettrines », de « La Littérature à l’estomac » ou de « En vivant, en écrivant ».

La Bibliothèque nationale de France détient l’essentiel des notes de Julien Gracq, sous la forme de 29 carnets, dont l’écrivain a repoussé la divulgation à vingt ans après sa mort, soit en 2027. Par chance, les textes regroupés ici en quatre rubriques, « Chemins et rues », « Instants », « Lire », « Ecrire », par Bernhild Boie -l’éditrice des deux volumes que la Pléiade a consacrés à Julien Gracq- échappent à cette interdiction de publication et ont été confiées à l’éditeur José Corti, auquel Gracq a voué une fidélité légendaire.

C’est un ouvrage court et dense, à l’image des notes où l’on prend plaisir à plonger au gré des quatre rubriques. L’agrégé d’histoire et de géographie qui fut certes enseignant trente années durant, aura surtout passé des saisons d’excursions et d’observation à servir ces disciplines et dévoile le romancier qu’il fut sitôt qu’il « relève le monde », bords de Loire, rives du Léman ou Provence,  comme un cartographe relève des cotes : « De même que la vallée de la Basse-Loire figure à peu près la ligne de démarcation entre les toits d’ardoise au nord, et, au sud, la tuile vendéenne, amie du figuier et de la vigne, la mouvance du paysage y bascule selon les saisons : nordique dès que sont tombées les dernières feuilles, méridionale sitôt que reviennent les premières chaleurs. ». En trois lignes concises, des rives de la Mer du Nord au maquis toulonnais.

On dit volontiers, parfois facilement, que le style d’un écrivain est « ciselé », image minérale et froide qui convoque le burin acéré mordant le métal. Je préfèrerai écrire que Julien Gracq « suit le fil du bois », tant son attention est grande à se tenir, dans le même geste, à la fois au service et à la merci de la langue. C’est résumer brutalement l’intérêt des deux derniers chapitres, « Lire » et « Ecrire », où l’auteur nous éclaire sur ses lectures et sur un monde littéraire dont il s’est toujours tenu loin, au point de refuser en 1951 le Prix Goncourt pour le superbe « Rivage des Syrtes ». Le regard de Gracq illumine ou révise Mallarmé, Stendhal, ou Francis Ponge, écorche avec aplomb ses contemporains, ceux de la Républiques des Lettres qui font ou défont les carrières et les félicités. « …une époque qui pointe sa plus lourde artillerie sur la citadelle de l’écrivain dans ce qu’elle a de plus vulnérable et en même temps de plus irremplaçable : sa singularité et, osons le dire, son isolement ».

Si les rares images dont on dispose du visage de Julien Gracq disent un homme austère et dur, la lecture de ces « Noeuds de vie », où les notions de croisements de trajectoires et de curiosité prévalent, vous déposera au seuil d’une oeuvre romanesque qu’il faut s’empresser de relire.


Jean-Jacques, Tageblatt 20/02/21