Les Jeudis d’Alinéa

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Les Jeudis d’Alinéa

21 Mar @ 18:00 - 19:30

Étranges étrangers

 

 

Dans un essai qu’il consacre à Joseph Roth et à la tradition juive orientale, Claudio
Magris place en exergue cette brève citation de Saint-Exupéry : « L’absence est le mot
terrible de cette histoire juive : ‘Tu vas donc là-bas ? Comme tu seras loin ! – Loin
d’où ?’ » Lontano da dove / Loin d’où…, c’est la grande question sans réponse que se
posent les apatrides, les sans-abri, les homeless – bref, tous ceux dont l’existence se
définit via negativa, par l’absence, le creux, le manque d’un repère fondamental.
Le mot étranger (attesté en français depuis 1369) s’applique à ce qui « est d’un autre
pays par rapport au locuteur », par extension à ce qui « n’appartient pas à un groupe »,
« n’est pas connu » ou « se tient à l’écart ». L’Étranger est par définition – le
Dictionnaire Historique de la langue française le rappelle – celui qui n’est pas, qui
n’appartient pas, qui n’a aucun rapport avec quelqu’un ou quelque chose.
Milan Kundera décortique, tout au début de son roman L’Ignorance, les mille et une
facettes de la nostalgie : saudade en portugais, homesickness en anglais, heimweh en
allemand, heimfra en islandais. Des mots réputés intraduisibles, précisément parce
qu’ils renvoient à une facette particulière de cette tristesse insurmontable causée par
le manque et l’impossibilité du retour au pays. « En espagnol », écrit Kundera,
« añoranza vient du verbe añorar (avoir de la nostalgie), qui vient du catalan enyorar,
dérivé, lui, du mot latin ignorare (ignorer). Sous cet éclairage étymologique, la
nostalgie apparaît comme la souffrance de l’ignorance. Tu es loin, et je ne sais pas ce
que tu deviens. Mon pays est loin, est je ne sais pas ce qui s’y passe. »
Au-delà de ce portrait en creux, ponctué de négations, marqué par l’absence, les
regrets, l’ignorance ou le doute, on peut se demander tout de même quel est le signe
distinctif de l’Étranger, sa houppe de Riquet, son masque de Zorro. À quoi est-il
reconnaissable au milieu de la foule ? Cioran, considéré comme l’un des plus grands
stylistes de la langue française, sait pertinemment qu’il ne se débarrassera jamais de
son accent, de ses « r » venus de l’autre coin de l’Europe. Plus que d’une banale
consonne, il s’agit là d’une équation subtile où les complexes et les névroses viennent
faire écho aux grandes espérances d’antan. Car l’accent est une inflexion de la voix,
certes, mais aussi et surtout une façon d’être au monde…
Tâchons de comprendre ensemble, citations à l’appui, ce qui manque essentiellement à
l’Étranger – une langue ? une famille ? une patrie ? un centre ? –, mais aussi ce qui le
hante et le singularise, ce qui le rend à nul autre pareil. Cioran et Kundera, Beckett et
Gombrowicz, Roth et Zweig, Derrida et Todorov ont tous osé le grand saut vers
l’inconnu ; ils nous serviront de guides à travers cette incursion dans les eaux
territoriales de l’Autre.

Détails

Date :
21 Mar
Heure :
18:00 - 19:30

Organisateur

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Téléphone :
226787
E-mail :
alinea@pt.lu
Site Web :
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Lieu

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5 rue Beaumont
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