Juan Marsé – Cette Putain si distinguée – Ed. Christian Bourgois

Juan Marsé – Cette Putain si distinguée – Ed. Christian Bourgois

1982 : dans une Espagne qui s’extrait à peine de l’ère franquiste, un écrivain est engagé par un producteur de cinéma pour travailler au pré-scénario d’un film retraçant un fait divers sordide : le meurtre, dans la cabine de projection d’un cinéma de Barcelone en 1949, d’une prostituée par un projectionniste. Rapidement confondu, l’assassin, bien que reconnaissant les faits, se trouva incapable de s’en remémorer les motifs, et passa de longues années de détention, prison puis hôpital psychiatrique, assommé de traitements au point d’en finir broyé.

Pour cette commande, l’écrivain se plonge dans les archives et rapports de l’époque, rencontre l’assassin, Firmin Sicart, et dès les premières tentatives de reconstituer la génèse et le déroulement du crime, il apparaît que – bien plus que la victime, cette femme broyée par la vie marginale des bas-fonds de Barcelone –la « Putain » du titre s’avère être la Mémoire. Celle de l’assassin, fautive et fuyante depuis le crime. Celle de Felisa, la caustique femme de ménage de l’écrivain, cinéphile infaillible et omniprésente. Ou celle de quiconque ayant vécu dans l’Espagne de Franco, qu’il soit ou non protagoniste du drame – maquereau, policier véreux, potentat de quartier, préposé aux basses besognes –, en porte aujourd’hui le souvenir indéfectiblement vicié par le filtre de ses convictions ou de ses tares. 

Etrangement, et avec un certain brio, le roman s’ouvre sur une énumération point par point, celle des réponses que l’écrivain fait au courrier du cinéaste qui propose de l’embaucher. Aux vacillements de la mémoire, Juan Marsé répond dès l’incipit par une minutie formelle et une virtuosité rare, qui posent déjà le narrateur et sa manière d’empoigner l’enquête. Il s’agit là de l’ouverture la plus efficace que nous ayons lue ces derniers mois.

Sorti en Espagne en 2016, ce roman – dont Juan Marsé révéla alors qu’il était sans doute la plus autobiographique de ses oeuvres – est publiée aux Editions Christian Bourgois (dans la version française de Jean-Marie Saint-Lu).

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